Dans le royaume d’Elyndor, il existait des histoires que l’on racontait aux enfants pour les endormir, d’autres que l’on murmurait aux soldats avant la bataille, et certaines que même les vieillards n’osaient répéter qu’à voix basse, de peur qu’elles ne réveillent ce qu’elles nommaient.
La Grande Prophétie appartenait à cette dernière catégorie.
Depuis trois cent vingt-sept ans, elle était gravée au cœur du Temple d’Aurore, dans une pierre blanche que nul burin ordinaire n’avait jamais réussi à entamer. Les prêtresses affirmaient que les mots n’avaient pas été sculptés, mais brûlés dans la roche par la main même des Anciens. Les mages, qui détestaient qu’on attribue aux dieux ce qu’ils ne comprenaient pas, prétendaient au contraire qu’il s’agissait d’une réaction arcanique rarissime, probablement liée à une ancienne conjonction céleste. Les paysans, eux, se contentaient de dire que si la pierre parlait de ténèbres, mieux valait garder des bougies sous son lit.
Les mots étaient simples, et c’était peut-être pour cela qu’ils faisaient si peur.
Le descendant à la marque d’argent sur l’épaule viendra, et de sa lame naîtra la lumière qui brisera les ténèbres.
Pendant longtemps, cette phrase avait ressemblé à une légende commode. On la récitait aux fêtes du solstice, on la peignait sur les bannières des chevaliers, on l’apprenait aux jeunes écuyers pour leur donner le goût du sacrifice. Les rois d’Elyndor s’en servaient pour rappeler à leurs sujets que, quoi qu’il advienne, le royaume était promis au salut.
Puis les forêts avaient commencé à mourir.
Au nord, les pins de Valebrume avaient noirci en une seule saison. Leurs aiguilles s’étaient changées en poussière et les cerfs avaient fui comme si une bête invisible les poursuivait. À l’est, des rivières claires depuis la naissance du royaume s’étaient mises à charrier une eau sombre, épaisse, puant le fer et la cendre. Des pêcheurs avaient remonté des poissons aux yeux blancs, encore vivants malgré leurs entrailles ouvertes. Dans les villages frontaliers, des enfants juraient voir, la nuit, des silhouettes trop longues se glisser entre les maisons.
On accusa d’abord les brigands, puis les sorcières, puis les royaumes voisins, comme on le faisait toujours lorsque la peur avait besoin d’un visage pratique. Mais certains noms, plus anciens, finirent par ressortir des archives poussiéreuses.
Vexar l’Écorcheur.
Ancien roi. Traître. Nécromant. Déchu. Mort depuis des siècles, si l’on en croyait les livres. Revenu, si l’on en croyait les cadavres retrouvés debout dans les champs.
Alors la prophétie cessa d’être une histoire.
Elle devint une attente.
Une attente lourde, presque insupportable, qui pesa sur les épaules du royaume jusqu’au jour où un jeune noble de la maison Valthorne montra, par hasard ou par vanité, une marque d’argent sur son épaule gauche.
Ce jeune noble s’appelait Elandor.
Et il dormait encore lorsque le palais tout entier commença à le chercher.