La vie à bord du Nautilus prit un rythme singulier. Le matin, le capitaine Nemo disparaissait dans les profondeurs de son bâtiment. À la tombée de la nuit, il venait parfois à notre salon, ou jouait de l'orgue avec une maestria qui me stupéfiait.
Un soir, il me trouva penché sur les hublots du salon, contemplant les fonds marins illuminés par les projecteurs du Nautilus.
"Monsieur Aronnax, me dit-il, je ne suis plus qu'un homme des eaux. Je ne possède rien que ce que contient le Nautilus. J'ai rompu avec la terre. La mer est tout : elle couvre les sept dixièmes du globe. Son souffle est pur et vivifiant. C'est le désert immense où l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés."
Il y avait dans cette déclaration une mélancolie profonde que je ne sus pas déchiffrer. Quel drame l'avait arraché à l'humanité ? Quelle blessure le rongeait ?
"Mais les hommes, vous leur manquez ?" osai-je demander.
Il se tut un long moment, le regard fixé sur l'obscurité des abysses.
"Peut-être. Mais les hommes m'ont fait ce que je suis."
Et il s'éloigna sans ajouter un mot.