Le capitaine Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il était l'âme de ce bâtiment. Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et il ne permettait pas que son existence fût discutée à son bord.
Il était accompagné d'un Canadien, maître harponneur, nommé Ned Land, âgé d'une quarantaine d'années, grand, bien bâti, grave, peu communicatif, violent parfois et très colère quand on le contredisait. Sa personne attira particulièrement mon attention. Il était de ces gens qui ont l'œil court et la main longue.
Ned Land passait pour le meilleur harponneur du monde. Il avait l'adresse, le sang-froid et l'audace sans égaux. Pour lancer la harpe, il fallait être un adroit, un vigoureux et un courageux marin, et Ned Land réunissait ces trois qualités au suprême degré.
"Eh bien, maître Land, lui dis-je un jour que nous étions tous deux accoudés sur le bastingage, pensez-vous à cette affaire de monstre marin ?
— Pas le moins du monde, monsieur Aronnax. Mes camarades y croient, moi, non.
— Cependant, vous, un baleinier de profession, un homme accoutumé à poursuivre les grands mammifères marins, vous devriez admettre l'hypothèse d'un cétacé extraordinaire ?
— C'est là que vous vous trompez, monsieur le professeur. Qu'on trouve des baleines d'une taille prodigieuse, des cachalots géants, des narvals terribles, je l'admets ; mais un monstre assez puissant pour percer les flancs d'un navire comme la Scotia, non, jamais."